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Le programme, concocté par David, du canoê kayak brestois, est alléchant : 130 km en longeant la côte du Finistère Nord, de la pointe St Mathieu à la baie de Morlaix. Ce sont des endroits que nous connaissons bien, mais plutôt depuis la terre ferme, et nous savons combien la mer peut y être hostile, et les rochers menaçants. Serons-nous à la hauteur ?
C’est notre première randonnée en autonomie sur cinq jours : caissons remplis de nourriture, ponts chargés, cubi d’eau coincé derrière les cale- pieds, tentes et duvets pour établir les campements sur les îlots… Nous retrouvons Alain et Brigitte au club nautique du Moulin Blanc, nous les avions rencontrés, Alain lors du tour de Bretagne l’an dernier, et Brigitte durant un stage à Paimpol. Le monde du kayak de mer est décidément bien petit ! Christophe, du club de Nantes, comme nous, nous rejoint, Kitiweck sur le toit, et nous faisons la connaissance d’Erwan, stagiaire au CKB, qui a organisé la rando avec David. Sept bateaux vont prendre le départ. Lundi 24 avril : Le Trez-Hir-Ile de Litiri (env 10 miles) : La camionnette du club emmène kayaks et kayakistes à Plougonvelin. On charge les bateaux sous le regard intrigué d’une petite famille venue assister à notre embarquement… et la sollicitude de deux gendarmes qui s’inquiètent de notre sort. Il est vrai qu’une petite brume réduit la visibilité, elle n’est pas prête de nous lâcher… Je (Dominique) navigue pour la première fois dans un bateau aussi lourdement chargé, je suis d’abord surpris par l’assise de mon Arktika Ultima, encore plus bas sur l’eau que d’accoutumée, puis par ses mouvements, plus lents. La longue coque prend sa vitesse doucement, et les mouvements de gîte sont abordés avec la plus grande prudence. Mais la vitesse obtenue est tout à fait correcte, la côte défile à bonne allure : nous doublons rapidement le fort de Bertheaume, pour rejoindre la pointe St Mathieu. La silhouette du sémaphore. Les ruines de l’abbaye dans la grisaille. Comme sortis d’un dessin de Victor Hugo. Des goëlands marins pêchent assidûment autour de nous : ils font ripaille des nombreuses seiches qui flottent ici et là. David nous propose de nous éloigner des côtes pour rallier l’île de Beniguet, et nous aventurer dans l’archipel de Molène. La flotille s’étire et progresse en silence. Personne d’autre sur l’eau. La mer est douce. La navigation devient presque méditative. Un guillemot de Troïl au ras de l’eau, quelques fous de Bassan. L’eau s’éclaircit, on aperçoit des bancs d’alevins, des algues, une énorme méduse nonchalante, avant que les étraves ne crissent et effleurent le sable de Béniguet. Une colonie de goëlands a investi les lieux. Quelques faisans également, et une multitude de lapins qui s’éparpillent à notre approche. Des maisons en ruine, des murets de pierre, une sente unique qui nous amène sur une petite crique de la côte est. La vue y embrasse tout l’archipel de Molène. A quelques centaines de mètres, un groupe de dauphins remonte paisiblement le chenal : les ailerons noirs semblent faire le gros dos, montent et descendent alternativement, en un mouvement lent et régulier. La tentation est grande d’aller les retrouver, les courants en décideront autrement… Le pique-nique terminé, les bateaux longent le cordon dunaire au sable très clair. La pointe de l’île approche, le mouvement de l’eau s’accélère, le courant est violent… et contre nous. La seule passe est vraiment très étroite, près de l’endroit où la vague se casse, et il faut la prendre bien dans l’axe sous peine de se faire emmener… Exercice délicat alliant force et précision ! Quelques-uns passent la pointe. Alain mouline courageusement pendant près d’une demi-heure, et progresse de façon infinitésimale. On approche de la mi-marée, le courant est de plus en plus fort. On finit par passer deux kayaks par la plage. L’eau est verte, transparente, on voit si bien le fond qu’on est presque pris de vertiges, le kayak semble flotter dans le vide. David nous donne le cap pour Molène, il faut faire quelques bacs, la mer devient un labyrinthe de rivières quadrillant l’archipel. Nous profitons d’un contre-courant près d’un rocher pour souffler un peu. Trois têtes noires sortent de l’eau et nous observent d’un air goguenard. La curiosité et l’intérêt sont réciproques : première rencontre avec des phoques ! Nous progressons de bac en bac, d’îlot en îlot, les courants ne faiblissent pas. Un chant étrange émane de ce chaos granitique, roches et courants mêlés : Un homme ? un chien ? un loup ? une sirène ? chacun y va de ses suppositions, tout en s’efforçant de trouver une explication rationnelle. C’est David qui nous la fournira : un grand phoque mâle, hissé sur un rocher, vocalise. Pour donner l’alerte ? Juste derrière, sur l’île de Morgol, une colonie s’est établie. Un bonne quinzaine de phoques agglutinés sur la plage autour de quelques juvéniles au pelage marron. Nous ne sommes pas les bienvenus, et ils nous le font rapidement comprendre. Quelques mâles, fermement décidés, se jettent à l’eau et filent vers les kayaks. Ils forment un rempart pour protéger les petits. Les grosses têtes noires au cou puissant approchent très rapidement, ils réussissent leur tentative d’intimidation. Les coups de pagaies s’accélèrent, les corps massifs et fuselés passent sous les bateaux. Excitation et légère frayeur. Le moment est magique. Il est déjà tard, trop tard en tout cas pour pousser jusqu’à Molène. Nous installons notre campement sur l’île de Litiri. D’un côté Le Conquet, de l’autre Molène et Ouessant. Un traquet motteux nous regarde, la nuit tombe. Les phares s’allument de toute part, et balayant le ciel, le faisceau puissant du Creach’. Nous sommes seuls au monde. Mardi 25 avril : Ile de Litiri-Ile Carn (environ 17 miles, une belle étape) Sortir la tête de la tente sous un petit crachin, ranger le campement, plier les tentes trempées, et couvertes de gros sable collant, qui s’insinue partout. Bof… La brume ne nous a pas quittés, bien au contraire. Cap au 30, pour se rapprocher de l’île de Melon. C’est dans ces moments que le compas du bateau devient un auxiliaire précieux. Très rapidement, tous les repères s’estompent, plus rien à l’horizon. La mer nous berce d’un clapot paresseux. Les étraves marsouinent sans grande conviction. On double la tourelle des Platresses d’où des cormorans juvéniles semblent faire le guet, prêts à déguerpir au moindre geste un peu vif. On pique alors plein est vers le continent. Cap au 90 ! Le brouillard nous isole du reste du monde, la mer et le ciel se confondent, tout près. On navigue à portée de vue les uns des autres, pas question de se retrouver seul dans cette purée de pois ! Une vague impression de haute mer. Un yacht irlandais se déroute, pour venir voir si tout va bien. No problem ! L’apparition d’un rocher, puis la vision du continent se précise, le coup de pagaie retrouve un peu d’entrain. Quelques rouleaux nous attendent à l’arrivée, et en profitent pour retourner un bateau. Une fois les kayaks tirés sur la plage, on va se renseigner auprès de surfeurs : où sommes nous ? Lampaul Plouarzel , un peu plus au sud que prévu. Déjeuner rapide des kayakistes, et d’un phoque (encore un !) qui joue dans les rouleaux en se régalant, poisson à la bouche. La mer monte rapidement, nous obligeant à réembarquer dans l’urgence : la plage s’est réduite à une petite frange de sable, qui sera bientôt submergée. La fatigue se fait sentir. Les rouleaux ont forci. Départ de plage un peu mouvementé, deux kayaks chavirent, retour, et nouveau départ. Aber Ildut : Alain et Brigitte nous quittent. Ils ont eu leur lot d’émotions. Sniff… Les adieux sont rapides : la route est encore longue jusqu’à Portsall, et il faut absolument y parvenir avant la bascule du courant. Le rythme est soutenu, la houle nous chahute, nous et le contenu de nos estomacs…le mal de mer n’est pas loin. Quelques déferlantes ici et là entretiennent la vigilance, il faut sans cesse anticiper, chercher la passe, et quand on croit l’avoir trouvée, le fracas d’une vaque qui se brise retentit derrière nous. Passés, Ouf… La pointe de Trémazan est doublée : Chaos granitiques gris. Ca y est, nous voilà dans la Manche. La flotille taille la route, décidée. Les vagues nous arrivent de trois-quart arrière, et nous donnent un sérieux coup de pouce pour entrer dans Portsall. Michaël va nous apporter le ravitaillement. Vision fugace de la tête ébouriffée d’une sterne Caugek. Il fait froid, les vêtements sont trempés, les mains se réchauffent autour d’une tasse de chocolat chaud. Petit répit avant de reprendre la route pour l’île Carn, maintenant proche. Elle est repérée facilement, son haut tumulus l’identifie de loin. Un replat tapissé d’une herbe épaisse et moelleuse promet une bonne nuit. Un peu de vent, juste assez pour établir le linge à sécher sur la ligne de remorquage. Un peu de bois flotté et d’algues sèches pour allumer un petit feu. David expérimente une nouvelle recette : faire brûler des algues sur une pierre plate, jusqu’à ce qu’elle soit très chaude. Y poser quelques patelles (côté chapeau chinois vers le haut), laisser cuire. C’est simple, rapide, et euh…pas vraiment bon. Heureusement, quelques maquereaux viennent d’être vidés. Cette rusticité est en pleine harmonie avec le paysage qui nous entoure. Le moral reste bon malgré la fatigue, et l’humidité ambiante. Les bonnes énergies délivrées par le cairn mégalithique ? L’impression de vivre fort ? Mercredi 26 avril : île de Carn-île Vierge ( environ 7,5 miles ) Question : Au bout de combien de jours de randonnée dans le Finistère nord un kayakiste est-il couvert de moisissure ? L’humidité s’installe partout, jusqu’au fond des duvets, le stock de linge sec s’amenuise, le linge mis à sécher la veille baigne dans son jus. Les mains commencent à être rongées par le sel, la peau autour des ongles est toute fragile et effilochée. Ça pourrait être bien pire, il ne fait pas trop froid, et enfiler les vêtements mouillés est un mauvais moment vite oublié. Nos kayaks chargés comme des mules nous attendent en contrebas. La mer s’est retirée, portage en perspective ! Le chariot de plage acheté pour l’occasion ne résiste pas, et s’avachit sous le poids du bateau d’Erwan. Le dos d’Erwan en fait de même, et il s’en ressentira toute la journée. Le grondement de la mer est constant. En regardant la mer, l’inquiétude gagne. Par où allons nous sortir ? Des barres de déferlantes enserrent les îlots, fermant tout issue. David tente de nous rassurer : « on passera entre les séries de vagues » On a beau regarder un bon moment, il n’y a guère de répit, et ça casse de partout. C’était sans compter la perspicacité de David, qui connaît bien les lieux, qui vous déniche une issue là où vous ne l’attendez pas. Chapeau bas ! Après une longue zone calme, avec peu de fond, la mer, à nouveau. David décide de passer un peu au large, pour profiter des courants de marée. Et ça vaut mieux ! L’endroit est effectivement mal pavé, des cailloux partout, sur lesquels la houle vient déferler. Elle est impressionnante, vue du haut de nos kayaks : 2 mètres, deux mètres cinquante. Tous les sens sont en éveils, la concentration est maximale. Les gestes semblent plus guidés par un vague instinct de survie, purement animal, que par toute la littérature sur le kayak de mer que l’on a pu ingérer. Quelques fous de Bassan glissent avec grâce au dessus de nous. On embouque l’aber Benoît. La mer se pose, les esprits aussi. Nous devons raser la côte avant de piquer au large. En doublant une pointe, les rouleaux nous cueillent au passage, le bateaux accélèrent, se cabrent, et transpercent la vague en traversant un fracas d’écume blanche. Ils restent d’aplomb je ne sais par quelle magie…La tenue de mer et la stabilité de ces petits fétus de paille me surprendra toujours. Nous sommes trempés jusqu’au sommet de la tête, mais heureux d’être passés sans encombre. Pique-nique sur l’île de Stagadon. Les volets bleus de la petite maison de l’association du père Jaouen égaient un peu le temps maussade. Les repas sont copieux, il le faut, les corps sont mis à contribution. Mais il faut vite repartir. La marée n’attend pas ! Il faut traverser un champ de vagues pyramidales, conséquence du ressac, qui mettent à mal notre sens de l’équilibre. La houle est encore bien présente, le brouillard aussi, les kayakistes fatiguent, aussi David décide d’écourter l’étape. Ce soir, on dort à l’île Vierge. Encore faut-il y aller, et la trouver dans le brouillard. Pour l’instant elle se signale par le son plaintif de la corne de brume du phare, qui retentit toutes les minutes. Les récifs deviennent des silhouettes fantasmagoriques, sur lesquels la houle vient briser. Paysage de lavis, dans lequel tous les repères s’effacent. On n’y voit pas à deux cents mètres, sans savoir où l’on est, encore moins où l’on va. David connaît chacun de ces cailloux par son petit nom, et mène la flotille. Guidé par la corne de brume du phare, il sait là où ça passe, là où il ne faut pas aller, sa connaissance de la côte, son sens marin nous bleuffent littéralement. La navigation dans ces conditions a quelque chose d’initiatique. Nos bateaux sont dérisoires, presque incongrus dans ce décor. Je n’ose m’imaginer perdu dans ce dédale hostile. La corne de brume nous mène au phare, et il se dresse subitement devant nous, haute silhouette grise, imposante, rassurante. Je souris de satisfaction à sa vue. Un port minuscule nous accueille. Nous sommes à l’île Vierge. Le gardien du phare nous autorise à bivouaquer sur l’île. La pluie se fait plus présente, grignote le moral, des bâches sont établies dans une encoignure, délimitant un « coin cuisine » où l’on pourra se restaurer. Des nouvelles arrivent de la météo, annonçant, à qui veut bien le croire, l’arrivée du soleil. On s’endort rapidement, régulièrement réveillé en sursaut par la corne de brume. Mais je crois qu’il ne viendrait à personne l’idée de maudire cette sirène qui nous a guidés toute l’après-midi. Jeudi 27 avril : Île Vierge-Poulfoën (environ 17 miles) Petit matin, je passe la tête hors de la tente : la moitié du ciel est encore obscurcie par de lourds nuages fuyants, qui laissent place doucement à un beau ciel bleu beaucoup plus avenant. Le soleil !!! Jean-Louis, le gardien du phare, nous invite à prendre le café chez lui. Une bonne odeur envahit la cuisine : le déjeuner mijote doucement. On cuisine beaucoup dans les phares, chacun a sa spécialité, ici c’est le ragoût de homard. Je pense à nos patelles… Jean-Louis n’a pas dormi de la nuit, et va se coucher à 13 heures. On parle à voix basse pour ne pas réveiller son collègue qui dort dans la pièce à côté. Les affaires ont pu sécher, c’est presque sec ! Aujourd’hui je troque les rondeurs du Kitiweck pour retrouver la carène angulaire de l’Arktika. J’aime bien le contact physique de la mer au travers de la forme d’un coque de kayak, on sent bien les différences de comportement de bateau en passant de l’un à l’autre. Les choix des architectes , les différents paramètres, formes de coque, longueur, largeur, giron, se retrouvent bien dans les mouvements du bateau transmis par les pieds, les jambes, les hanches. La mer s’est un peu calmée, la marée est descendante, nous obligeant à une navigation un peu plus fine, on va chercher les contre-courant au ras de la côte. Naviguer en kayak, c’est avant tout repérer les éléments, courant, contre-courant, vent, houle, renverse, étale, et les mettre à profit pour servir notre progression. Ici on ne passe pas contre la mer, on n’en a pas les moyens, mais on essaye d’utiliser à bon escient ce qu’elle peut nous amener. Navigation humble, en accord avec les éléments. Déjeuner à Kerlouan. France bataille avec ses cale-pieds récalcitrants. David l’aide à les régler sur l’eau. Un phoque les regarde, et semble intéressé par leur manège. On retrouve des déferlantes à la hauteur de Brignogan, elle paraissent quand même un peu moins agressives sous le soleil, on apprend tout doucement à naviguer entre les plateaux rocheux. Long, très long apprentissage de la mer… La navigation est longue, il nous faut rattraper le retard de la veille. Quatre heures de navigation ininterrompue, maintenant plus au large pour s’inscrire dans le courant de la marée montante, qui nous économise bien des efforts. Jusqu’à maintenant, on a surtout navigué en kayak en rase-cailloux, en vue de la côte. Cette randonnée nous donne à plusieurs reprises l’occasion de s’écarter de celle-ci, et l’ambiance s’en ressent profondément. L’univers premier devient la mer, la vague, les îlots ne sont plus que des reposoirs où l’on souffle avant de reprendre sa pagaie, retrouver les embruns. Toutes ces heures à scruter la surface de l’eau, sentir sa matière du bout de la pagaie, la humer, essayer d’y lire un courant, renforcent cette impression. Nous croisons très peu de bateaux. Par contre, des belles escadrilles de fous de Bassan viennent nous croiser. Quelques-uns se hasardent à se dérouter pour nous survoler. Ces rencontres inopinées ponctuent agréablement les heures de navigation. Les plages de Keremma sont interminables, d’autant plus que le courant diminue, il ne faut plus compter que sur la seule force de nos bras. Courage, moussaillons ! Plouescat est doublé, je retrouve une côte que je connais bien : je recherche la silhouette du menhir, le chemin du click, puis l’île au lapin, où l’on pensait aborder. Hélas, un fort clapot interdit tout débarquement. On se rabat sur la plage de Poulfoën. J’ai une pensée pour France : c’est la plage de son enfance, où elle a appris à connaître la mer, elle connaît ici le moindre caillou, la moindre flaque, et je sais qu’elle vit un moment particulièrement fort, heureuse d’arriver là, après quatre jours de navigation, et presque 100 km. Erwan nous a concocté de magnifiques grillades préparées sur la plage. Une des principales activités de kayakiste à terre est de faire sécher tout ce qu’il peut : il erre, paquet de linge mouillé sous un bras, ligne de remorquage dans l’autre, à la recherche de tout endroit où il peut suspendre son grand pavois. Les pagaies se transforment souvent en poteaux de fil à linge. Cette fois-ci, c’est une balançoire désaffectée qui sera prise d’assaut. Vendredi 28 avril : Poulfoën-Carantec (environ 14 miles) Un soleil timide (mais un soleil tout de même !) accompagne notre petit déjeuner. Des nuées de gravelots accompagnent les mouvements de l’eau sur la plage. Deux gros tadornes assistent placidement à la scène, en se laissant bercer par les vagues. On se prépare pour la dernière ligne droite. Un bazar indescriptible jonche le sol, autour des kayaks : tentes, duvets, matelas, vache à eau, chariots, sacs étanches de toutes tailles et de toutes les couleurs, et pourtant, le miracle opère à chaque fois : tout va rentrer, prendre sa place dans les caissons. Il ne faut pas traîner, si l’on veut s’éviter un portage fastidieux à travers les rochers. La côte est longée de près, toujours dans l’espoir d’y rencontrer quelques contre-courants. Une côte pleine de repères bien connus : Kerfissien, Theven Kerbrat, l’entrée du port de Mogueriec, qui renferme mes souvenirs de vacances d’enfant. On zigzague entre les rochers. Le soleil joue à cache-cache avec les nuages, et vient illuminer le pont de mon bateau par intermittences. Le coup de pagaie est plein d’énergie, et les étraves bondissent joyeusement dans le clapot. Le vent est de travers, il faut naviguer avec de la gîte : Le bateau s’incline, et semble offrir sa joue aux caresses de la vague. Les coques effilées tanguent gentiment Navigation presque euphorique, le bonheur est total. La vitesse est bonne, malgré le courant contre nous. La jolie île de Sieck est rapidement doublée, le soleil devient plus généreux, les couleurs des bateaux brillent, le tout dégage une belle énergie. Le phare de l’île de Batz s’approche, un léger clapot se fait plus présent, petit vent de face. Ce sont des conditions idéales, bien plus stimulantes qu’une mer d’huile. Les étraves aiguës fendent l’eau sans effort apparent (et pourtant…), ornées d’une belle moustache. Ces conditions de navigation nous rendent, il me semble, encore plus réceptifs au monde marin, à la moindre variation de couleur de l’eau. Le bras de mer qui nous sépare de l’île est traversé rondement, malgré un petit courant de travers. Les coques se posent sur le sable blanc et fin de l’île. L’eau est magnifique de transparence. Dernier pique-nique sous le soleil breton, en bonnet, à l’abri du vent. Il reste un peu plus de 5 miles pour rallier Carantec. Le courant est avec nous, les vagues aussi, la navigation est rapide et confortable. Je retrouve un secteur de navigation connu, Roscoff, le château du taureau, l’île Callot. La randonnée touche à sa fin. Sur la plage de Carantec, on fait le compte des cloques aux mains : « T’en as combien, toi ? » And The winner is…Christophe, qui exhibe une magnifique ampoule, surpassant toutes les autres ! 130 km, c’est quoi ? Une heure d’autoroute, et pourtant, on a l’impression d’un voyage au bout du monde. Nous avons pourtant longé des endroits connus, des rivages que nous connaissons bien. Mais aussi une forme de solitude que l’on rencontre dès que l’on s’éloigne un peu des côtes, où les fous de bassan sont rencontrés plus souvent que des bateaux. Une approche de la mer particulière, rare. Le sentiment particulier d’avoir vécu quelque chose de fort. Et l’on ne comprend pas trop pourquoi on ne poursuivrait pas. D’ailleurs, un phoque ne se cache-t-il pas derrière la pointe, là-bas ? France & Dominique |